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Concours d'écriture Recyclivre 2025 : le texte gagnant

Actualité Recyclivre 23/04/2025 concours concours écriture

Du 23 février au 23 mars 2025, nous vous avons proposé de nous envoyer vos textes autour de la thématique du secret, dans le cadre de notre grand concours d'écriture ! Suite au succès de l'édition précédente, nous avons eu envie de remettre ça, et grand bien nous a pris : vous êtes 356 à avoir envoyé un texte, soit plus d'une centaine de participations de plus que l'an passé.

Notre jury était composé de 7 collaborateurs Recyclivre : Anthony, Bérénice, Floriane, Hélios, Johan, Mathilde et Vincent. Nous avons tous consacré des heures à vous lire et à sélectionner nos histoires favorites. Après de nombreux débats et discussions animées, nous avons élu notre gagnant de cette édition 2025. Sobrement intitulé "Le Secret" et écrit par Delphine Fargialla, nous vous laissons le découvrir sans plus attendre.

Le texte gagnant

Le Secret

Je lui tiens la main et il se tait. Toutes ces heures de souffrance se reflètent dans les creux de son visage, dans les plis autour de ses yeux, dans son teint de cire froide. Il a mal. Il a peur. Et moi je suis là, impuissant à le soulager, immobile, attendant sans y croire le miracle qui me le rendrait comme avant. Joyeux, confiant, tendre et drôle, si attachant. Mon ami.

Cinquante-huit ans de confidences vont bientôt partir avec lui, si bientôt que c’en est désespérant. Cinquante huit ans de larmes et de rires, de secrets pas si secrets, de projets fous et de grandes galères. Une vie partagée, ensemble. Il a tout su de mes passions et de mes joies, de mes coups de cœur, de mes peines aussi. Je lui ai tout avoué, tout. Ou presque, bien sûr... Nos deux vies ne faisaient qu’une, nous réjouissant ensemble de nos premiers boulots, de la naissance de nos enfants, partageant nos erreurs et nos doutes, nos heures de gloire aussi.

Et de lui, plus qu’un frère ou qu’une mère, plus qu’un miroir même, j’ai tout perçu. Il y a eu d’abord la solitude : petit bonhomme égaré cherche rocher pour s’ancrer. Puis la joie de la découverte : à deux on n’est plus seul, à deux on est plus forts. Amis pour la vie, à la vie à la mort. La mort ! On ne l’avait pas invitée celle-là ! On ne l’avait jamais prévue dans nos plans, même les pires. Immortels, nous avions tout imaginé, sauf que la mort nous sépare un jour.

Alors bien sûr, tandis que l’inacceptable se profile, c’est l’heure du bilan. Amer exercice. Tout a commencé sur les bancs de l’école, il a été sommé de s’assoir près de moi, lui le nouveau, moi le bon élève, tu lui montreras tes cahiers. Il a vu mes cahiers, il a vu aussi je ne sais quoi qui l’a fait sourire. Et de ce jour, nous avons traversé le flot des années ensemble, d’abord main dans la main, puis côte à côte. Affronté les bouleversements de l’adolescence, vaincu les moqueries, dépassé les qu’en dira-t-on, oui c’est mon ami, on n’a pas le droit peut-être ? Tête contre tête, on lisait dans nos pensées. Joue contre joue, on se disait tout.

Et moi, à l’âge des émois, et lui riant sous la pluie, nous étions beaux, nous étions tout. L’univers s’offrait à nous et nous le regardions, émerveillés. Et quand, pudiques, nous parlions d’amour, c’était au féminin, évidemment. Un pas de côté, un regard en coin m’ont persuadé qu’il en serait ainsi. Comme on se croit vainqueur, à dix-huit ans, comme on croit triompher de toutes les batailles !

Puis vint l’âge adulte, l’âge des choix, l’âge où la vie devient plus nette. La route semble enfin droite. Son mariage, mon mariage, deux enfants chacun, et finalement le désastre. Nous aurons toujours ça en commun. Nous parlions de tout mais jamais du malheur, inaccessible à nos pauvres mots. Entre nous, la parole a souvent été vaine, remplacée par nos sentiments puissants. La consolation véritable était d’avoir chacun notre double pour pleurer ensemble.

Abandonné pour n’avoir pas su aimer, il aurait fallu tout recommencer, tout repenser, tout accepter et peut-être, peut-être, vivre enfin vraiment. Mais je n’ai pas eu ce courage. Je l’ai laissé panser mes plaies, je l’ai soutenu à son tour, amis pour la vie, à la vie à la mort. Et la vie a continué.

Quand je me penche aujourd’hui pour écouter son souffle court, pour sentir encore une fois sa main sur la mienne, pour guetter son regard qui s’absente, une vague immense de regret me submerge. J’ai gardé ce secret si longtemps qu’il fait désormais partie de moi, je ne peux plus m’en séparer. Je vivrai avec jusqu’à la fin de mes jours. Et pourtant, ce qui est doit être dit, pour exister. Et mon amour pour lui, si je ne lui dis pas, n’aurait donc pas de réalité en ce monde ? J’aurai lutté en vain, contré mes espoirs les plus enfouis, donné le change, maestro du subterfuge, tout cela pour rien ? Il n’a jamais su que je l’aime, depuis si longtemps, d’un amour droit et sincère. J’ai tout accepté pour le garder près de moi, mon ami, mon amour. J’ai écouté ses peines, consolé ses déboires, désolé moi-même d’en être le témoin. Mais présent, toujours présent. Il a été la lumière de ma vie, mais il ne sait pas le plus important. Comment ai-je pu réussir à camoufler mes sentiments si violents et si tendres, pendant toutes ces années ? Comment n’a-t-il pas su voir ce qui se jouait dans mes regards ? Il n’a jamais douté de mon amitié fidèle, comme il avait raison, comme il se trompait !

Il ouvre les yeux. Il me regarde, perdu, cherchant le secours d’un ami. Faible, amaigri, mourant, je l’aime encore. Je dois le lui dire. Maintenant. Mais son regard suppliant me fait taire. Je n’ai pas le droit de lui apprendre que toute sa vie n’a été qu’une supercherie. Pas maintenant, pas comme ça. Pas ici. Il serre ma main, et je vais pleurer, je sens que le dénouement arrive, je ne suis pas prêt. J’ai une déclaration à lui faire, pour peut-être vivre en paix le reste de ma vie.

Il serre ma main à nouveau, à peine un soubresaut. Et doucement, tout doucement, il murmure : « Je t’aime. Je t’ai toujours aimé, je crois… je ne voulais pas gâcher notre amitié. Je te l’ai caché comme je l’ai pu. J’espère que tu ne m’en veux pas… »

C’est la fin. Il est parti en laissant en suspens ce qu’auraient été nos vies, gâchées par ce secret siamois, si bien gardé, si bien partagé…

Delphine Fargialla